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LE REGARD DU PROFESSEUR Des débats filmés et des critiques écrites, quelques impressions ont émergé, significatives...

« Estime-toi heureuse d’être en 2009 »


Les gueules cassées, elles ouvrent le spectacle de 14-18, Le Bruit et la Fureur. Pour les élèves, c’est la violence et l’absurdité qui dominent, le « tout ça pour rien ». Le film a joué son rôle d’entrée directe dans une époque, un groupe d’adolescent s’est identifié, en réalisant ce qui peut les séparer d’une telle période. Non sans un certain soulagement.

« J’aurais aimé la faire »

L’absurdité, et pourtant. Il se dégage du film, de sa mise en scène au travers d’un narrateur fictif, une empathie avec les soldats,  avec la camaraderie du front. Ainsi, les sentiments des jeunes spectateurs sont contradictoires. Morgan et Clément peuvent contester les enjeux du conflit - «Pour une terre colonisée par tel ou tel pays, à quoi ça rime à la fin?» -, mais penser aussi «J’aurais aimé pouvoir me battre pour défendre leurs idées». Mais alors, quelles idées ?
C’est le film qui les a menés là. Sans doute en véhiculant, sur le mode du souvenir, une certaine nostalgie de la vie du poilu. Une lettre d’une mère à son fils est citée, «Je préfère te voir mort dans l’honneur que vivant dans le déshonneur» ; pourtant les courriers de poilus, même censurés, avaient le plus souvent une tonalité bien moins va-t-en guerre, quand ils n’étaient pas franchement critiques. Mais qu’importe, puisque le film veut attribuer à la rage de vaincre, à la détermination de la troupe, l’issue de la guerre.
Dès lors, exit la capacité industrielle des puissances coloniales, appuyées puis rejointes par les États-Unis, exit le blocus étranglant des empires centraux. La théorie du consentement des populations à la violence, la vision psychologisante à outrance du conflit, déforment l’analyse.
Alors, militariste, le film de Delassus ? On peut l’en soupçonner, et les réactions à vif d’élèves semblent l’attester.

« Le film glisse sur certaines zones d’ombre »

Cependant, en analysant plus précisément certains passages significatifs, comme l’année 1917, les élèves parviennent à mettre en doute le discours plus ou moins explicite de Delassus, et derrière lui d’Annette Becker, la conseillère historique.
Les images ne portent pas la vérité. Une voix off habile peut détourner des archives. La chanson de Craonne, chant de révolte du Chemin des Dames en 1917, dit «Adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes», mais il suffit de monter sur ce texte des images d’amourettes de soldats, pour faire croire à une mélodie sentimentale.
Et les images, au lieu d’enrichir la compréhension, empêchent d’entendre la grève des troufions, le «Messieurs les gros, si vous voulez la guerre, payez-la de votre peau».
Cela, Lina, Kelly et Rabah l’ont bien vu : «Le film donne l'impression que peu de gens se révoltèrent. Le réalisateur a glissé sur certaines zones d’ombre.» Ces élèves ont certes été guidés par des professeurs. Mais ils se sont surtout laissés à eux-mêmes le temps nécessaire pour digérer les images. Oralement, puis à l’écrit, les élèves ont accédé à une compréhension fine, profonde. La critique est à la portée de chacun.

François Otchakovsky-Laurens
professeur d’histoire-géographie,
le 15 janvier 2010.