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Il a sauvegardé Auschwitz

MEMOIRE Shoah, Claude Lanzmann. Arte rediffuse ce chef-d’œuvre vingt-cinq ans après sa première programmation télévisée en 1985.

Le film, d’abord. Claude Lanzmann ne montre aucun extrait d’archives, on ne verra pas les monceaux de cadavres ni les images tournées à la libération des camps. Ces images-là, Alain Resnais les avait dévoilées dans Nuit et Brouillard en 1955 et avait forcé les regards de ses contemporains à voir l’atrocité du monde concentrationnaire, déjà en voie d’oubli.


Trente ans plus tard, Shoah ne vise plus à reconstituer le passé. Il interroge, fait parler les témoins survivants, les pousse à tout dire. Dans la douleur. «Je remercie Dieu qu’on oublie, qu’on ne parle pas de ça. Ce n’est pas bien d’en parler», dit un ancien Juif du travail (Arbeitsjude), forcé par les SS à participer au fonctionnement du camp de Chelmno. Et pourtant, comme lui fait remarquer le réalisateur, il parle devant la caméra, avec un constant sourire crispé : «Je suis bien obligé», répond l’interviewé, laconique, avant de décrire l’horreur par le menu.

Un objet d'histoire

Lanzmann enquête à la fois sur le passé et le présent du génocide juif dans les camps nazis de Pologne. Il suit le destin de quelques rescapés, avec eux il visite les lieux – Auschwitz, Treblinka, Chelmno –, interroge les habitants voisins, les occupants de maisons expropriées. Il piège les bourreaux nazis en caméra cachée. De temps à autres, il laisse la parole à Raul Hilberg, le premier historien à avoir identifié et décrit le génocide juif (La Destruction des Juifs d’Europe, 1961). Pour cela, il ne lui faut pas moins de neuf heures trente, en deux parties.

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Avant ce film, pour le grand public, la spécificité des camps d’extermination, de la mort industrialisée était méconnue. Le génocide juif n’était pas ignoré, mais refoulé par les témoins et victimes, dissimulé par les responsables directs ou indirects, mêlé aux autres crimes de guerre. Et, de façon significative, ce n’est qu’en 1985, année de la diffusion de Shoah, que l’ouvrage de Hilberg sort de l’anonymat (2e édition, traduite en 1988 en français).

Ce film, un simple documentaire historique ? Shoah est devenu davantage, un objet d’histoire lui-même, il a agi sur l’histoire.
Raul Hilberg, premier historien à avoir identifié et décrit le génocide juif.

En parvenant à retracer par la parole la mémoire du génocide juif, il exhume ce que les nazis, puis les victimes eux-mêmes, la société occidentale, avaient enfoui dans leurs consciences. À la manière d’une psychanalyse où le travail de parole fait surgir l’innommable.

Un nom propre

Avec Shoah, on est sorti de ce que l’historienne Julie Maeck (Montrer Shoah à la télévision, Nouveau Monde éditions, 2009) appelle «le règne de l'image d'archives ou la fascination du réel». Ce faisant, le film a infligé une défaite majeure au négationnisme, qui contestait systématiquement les archives. La parole des témoins recueillie, parfois extorquée par Lanzmann, a valeur de preuve irréfutable, rediffusée régulièrement au grand public.

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Le film a imposé un nom propre dans le langage courant : «la Shoah» est devenu le concept dominant pour désigner le génocide juif. «Et je leur donnerai un nom impérissable» (Isaïe, 56, V), la citation placée en exergue du film, s’est bel et bien réalisée. On dit aujourd’hui «la Shoah», souvent sans en saisir toutes les implications. Lanzmann a expliqué le choix de ce mot hébreu («la catastrophe»), justement parce qu’il ne comprend pas cette langue. Selon lui on ne peut pas, on ne doit pas essayer de comprendre cet absolu du mal dans l’histoire humaine. Le décrire, uniquement.


Par la suite, s’érigeant en prescripteur de la mémoire du génocide, en censeur de toute fiction, Claude Lanzmann a cherché à imposer sa vision. Or s’interdire de comprendre, c’est une posture philosophique, spirituelle, voire esthétique, qui peut devenir contradictoire avec l’étude historique.

Sacraliser ainsi la connaissance, même autour d’un monument tel que Shoah, peut empêcher les nécessaires rectifications, ajouts et approfondissements. Simple exemple, le génocide des Tsiganes européens, dans les mêmes camps, n’est pas traité dans le film. Ce sont les limites de l’idée du réalisateur, celle d’une singularité génocidaire propre au peuple juif.



Il n’empêche que regarder aujourd’hui encore Shoah reste une nécessité, d’abord pour savoir ce que fut le génocide juif. Surtout, Lanzmann a retourné la conscience historique de nos sociétés,  et en cela son film est fondateur, irremplaçable.

Antonin Otchak, 25 janvier 2010
POLEMIQUE AUTOUR DU RESISTANT KARSKI

La rediffusion de Shoah sur Arte est l'occasion d'une polémique entre le réalisateur Claude Lanzmann et l'écrivainYannick Haenel, auteur d'un roman sur le résistant polonais Jan Karski (éd. Gallimard), qui dès 1943, essaya d'alerter les occidentaux en enquêtant sur sur les camps de concentration et en leur faisant passer des microfilms sur le sujet.

Toute la semaine dernière, les deux hommes ont réglé leurs comptes par presse interposée. Dans l'hebdomadaire Marianne, Lanzmann, qui termine actuellement un film sur la figure de Jan Karski (diffusion en mars sur Arte) estime qu'Haenel a falsifié l'Histoire dans son livre. Et dans Le Monde, l'écrivain lauréat du Prix Interallié rétorque que «le recours à la fiction n'est pas seulement un droit; il est nécessaire parce qu'on ne sait quasiment rien de la vie de Karski après 1945, sinon qu'il se tait pendant trente-cinq ans» et juge opportuniste la réaction du documentariste: «Si Claude Lanzmann s'avise que ce livre est soudainement si scandaleux, c'est parce que son agenda l'exige.»
LYR


Shoah, Claude Lanzmann.
France, 1985, 570 mn.
Diffusion les mercredis 20 et 27 janvier 2010, à 20h35, sur Arte. Disponible en DVD, Eureka Entertainment,
autour de 60€.

# Lire aussi «La conscience de Belzec», sur le documentaire Belzec, de Guillaume Moscovitz.
 
 
 

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